De chasseur d’antilopes à gestionnaire d’hôpitaux

Après 30 années d’une très fructueuse collaboration, Jérôme Fazili a décidé de donner un nouvel élan à sa carrière et pour cela de quitter ULB-Coopération. Nous avons profité de ce moment pour lui demander de revenir sur son parcours exceptionnel. Parcours qui l’a mené de la chasse dans les forêts de Shabunda à la gestion hospitalière et la direction administrative et financière de nos bureaux à Kinshasa et Goma, en passant par la lutte contre la malnutrition au Sud-Kivu.

Mon enfance

Je suis né dans le village Mikaba, en Territoire de Shabunda, peu avant Noël 1963, le 12 décembre exactement. Ma première expérience avec la dure réalité congolaise a déjà lieu quelques mois plus tard. Alors que tous les habitants fuient mon village attaqué par les rebelles mulelistes, je reste seul, oublié dans son lit. Heureusement, ayant constaté cela, maman reprit le chemin inverse sous les tirs de bombes pour venir me récupérer. Plus tard, ayant la grande chance d’avoir des parents conscients de l’importance d’une bonne éducation, je commence mes études primaires en septembre 1970. Ceci n’empêche pas ma famille d’être respectueuse des traditions puisqu’à 12 ans, je dois passer l’initiation « le bwali ». Sous la direction du grand esprit lega appelé « Kimbilikiti » et de ses collaborateurs, je vis 6 semaines dans les bois avec des garçons de mon âge pour découvrir la culture lega et apprendre comment un homme doit se comporter dans la société. À 13 ans, je débute mes études secondaires. Pour cela, je dois quitter mes parents et vivre chez des membres de la famille qui habitent près de ma nouvelle école. Après la 4e année d’études secondaires, je suis obligé de changer d’établissement et de village car mon école n’a pas de 5e et 6e années. Je me rends alors à Kamituga, cité minière d’exploitation de l’or et de la cassitérite. Pour contribuer au financement de mes études, je vends des cigarettes, je chasse les antilopes et les porc-épic avec papa ou assiste maman dans le processus de production de l’alcool que je vends dans les carrés miniers. À Kamituga, je découvre un nouveau fléau, « la corruption ». Pour réussir, il faut donner de l’argent aux enseignants. Pour y arriver, la plupart des jeunes vont, la nuit, creuser frauduleusement sur le site d’exploitation de la société et y trouver un peu d’or. Après deux tentatives, pour faire comme les autres, je refuse le processus, je refuse de réussir par la corruption. Je suis recalé la première année, puis la deuxième année. Révolté, je décide de quitter Kamituga et m’écarte encore un peu plus de ma famille pour chercher une école sérieuse à Bukavu. J’y reprends la 5e, puis termine la 6e année d’études secondaires avec obtention du diplôme d’État. En 1984, avec la recommandation du Recteur du collège, je m’inscris à l’Université de Kinshasa. Malheureusement, mes parents n’ont pas les moyens de me faire voyager. Je tente alors et obtiens l’inscription à l’Institut supérieur des techniques médicales de Bukavu.

Ma rencontre avec le CEMUBAC

Pendant ma dernière année d’études, je réalise un stage à l’Hôpital pédiatrique de Lwiro. J’y fais la connaissance du Dr René Smets, pédiatre belge, responsable des projets du CEMUBAC auprès du Département de Nutrition du Centre de Recherche en Sciences Naturelles de Lwiro. Une belle complicité nait avec René lorsque je me permets de lui faire part de mes doutes concernant le protocole de renutrition pour les enfants en malnutrition et qu’il fait preuve d’une belle ouverture. « Très bien. Ne tiens pas compte des normes établies par la médecine belge, fais d’abord selon vos pratiques, nous évaluerons ensemble ». Le protocole que je propose permet de couvrir les besoins en protéines des enfants. C’est mon premier succès !

Je termine le cycle de graduat le 13 octobre 1987 avec une spécialité en nutrition. Trois jours après l’obtention de mon diplôme, la complicité avec René se confirme, il vient me chercher à Bukavu selon sa promesse. Il m’ouvre les portes d’un emploi au Centre de Recherche et me permet de rester en contact avec le CEMUBAC. C’est le début de ma première carrière, celle de nutritionniste-diététicien.

Je collabore avec sept chercheurs expatriés qui, avec les équipes locales, travaillent sur un projet interdisciplinaire et intégré alliant lutte contre la malnutrition et développement agricole. J’y développe les aspects nutritionnels. Dans ce cadre, je développe avec Alain Wodon (actuel directeur d’ULB-Coopération) un logiciel qui m’aide à élaborer les menus individualisés des enfants en vérifiant la qualité des apports nutritionnels. Notre collaboration jette les bases de l’apport informatique aux projets qui se développera ensuite. Elle est aussi le début d’une belle complicité qui dure encore aujourd’hui.

En entrant au CEMUBAC, je savais que je rejoignais une organisation également intéressée par la formation. Je ne suis pas déçu puisque c’est le directeur de l’époque, le docteur Philippe Hennart qui m’appuie dans la recherche d’une formation complémentaire en Belgique. Comme il n’y a pas d’offre satisfaisante concernant la nutrition et ses spécificités africaines et vu mon intérêt pour la gestion et l’informatique, il me propose de me tourner vers la gestion hospitalière. Le 14 septembre 1995, je dépose mes valises pour deux années à Bruxelles. Les cours sont intéressants. Je découvre la Belgique, son froid, son gris. Ces années sont marquées par la guerre en RDC, mon épouse et mes enfants restés au pays sont source d’inquiétude quotidienne. Les nombreux liens noués en Belgique, les encouragements quotidiens de Philippe Hennart, les rencontres des week-ends avec Alain et d’autres belges rencontrés à Lwiro me permettent de passer le cap et de repartir, diplôme en poche, au Kivu. C’est le début de ma deuxième carrière, gestionnaire des hôpitaux.

ULB-Coopération et le projet PADISS (Projet d’Appui au Développement Intégré du Système de Santé)

Mes nouvelles compétences sont sollicitées dès mon retour, et le seront sans cesse jusqu’à ce jour, au Sud-Kivu, à Kinshasa puis au Nord-Kivu. C’est à Kinshasa que je rencontre Jean-Bosco Kahindo, aujourd’hui responsable de notre projet PADISS et de la coordination locale d’ULB-Coopération à Goma. C’est le début d’une belle et longue collaboration. Ensemble, nous travaillons efficacement à la mise en œuvre de plusieurs projets financés par la Banque mondiale, l’Union européenne et la DGD. Notre intégrité est connue et reconnue, ce qui nous vaut le surnom de « Kasa-Vubu ». Nos esprits de chercheurs, soutenus par le siège, nous permettent d’apporter beaucoup d’innovation dans nos approches. En parallèle au travail au sein des projets, j’assure la responsabilité financière de nos bureaux à Kinshasa et à l’Est du pays. Je mets en place le système de contrôle interne. En 2011, je rejoins le projet au Nord-Kivu, où je retrouve Jean-Bosco qui m’y a précédé. Je m’attelle au travail fondamental d’amélioration de la gestion financière de nos partenaires locaux. Malgré quelques joies, ce travail est aujourd’hui devenu, dans un contexte de forte corruption, source d’inquiétude. J’ai pensé qu’il était temps pour moi et pour ma famille de relever d’autres challenges dans un contexte plus serein.

C’est pourquoi je quitte ULB-Coopération aujourd’hui en emportant avec moi toute l’expérience que j’ai acquise et les nombreuses valeurs que j’ai faites miennes, parmi lesquelles je retiens en particulier l’expertise, l’intégrité et la sociabilité. Chers collègues, merci pour votre confiance, pour les liens forts que nous avons créés, pour tout ce que vous m’avez appris. Nos chemins ne seront jamais bien loin.

À bientôt.

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